Le cœur de Véro! Entretien autour de Demi-Véronique de Jeanne Candel

Regroupés autour de quelques petits papiers qui renfermaient quelques mots clefs dans leur pli, Jeanne Candel (artiste associée du Garonne), Lionel Dray et Caroline Darchen échangent librement autour de leur dernière création, Demi-Véronique. On a recomposé le dialogue du trio pour vous.

 

« Imaginer un langage veut dire imaginer une forme de vie. »

Ludwig Wittgenstein

 

LE CŒUR

Lionel Dray : Mahler a demandé à ce qu’une fois mort on lui perce le cœur, avec une aiguille. C’était son souhait. Pour être sûr qu’il soit mort.

 

MAHLER

Jeanne Candel : Si le cœur est présent, la thématique n’a pas irrigué le processus de création d’une manière pré-pensée. La pièce est plutôt une stratification de plusieurs thèmes entrecroisés qui résonnent entre eux. Mahler est le point de départ et la matrice.

Ce que l’on a cherché à partir de la Cinquième Symphonie c’est comment s’emparer de la musique pour la faire vibrer avec nous-même, avec nos corps, avec l’espace, sans tomber dans l’illustratif, dans le rapport d’une musique qui accompagnerait les actions. On a travaillé sur l’équilibre entre la musique et nos actes et présences dans l’espace. Cet espace qui est l’un des personnages principaux de la pièce.

La musique ramène beaucoup de choses en soubassement. Nous n’avons pas formulé entre nous cette idée de cœur ou de mélancolie comme axe de travail par exemple. Les choses arrivent dans le processus par addition, condensation, déplacement, résonance, ou comme des oscillations, des mouvements de la Cinquième, du funèbre au lumineux.

Au cours de la recherche on a tenté de déplier une histoire, une fiction. On s’est beaucoup parlé du conte (pour adultes). Et ce qu’il en est ressorti ce sont les figures d’un conte sans la trame narrative. On voulait aller vers quelque chose de plus évocateur, suggéré. L’écriture a été assez complexe de ce fait. Et aussi pare que l’on travaille beaucoup par intuition au plateau. Le jeu comme un territoire de l’intuition à l’écoute de la musique. L’écriture s’est faite dans l’espace, que l’on a eu assez tôt, car dès le départ est apparue l’idée d’une maison calcinée.

Caroline Darchen : Et dans cette maison des gens qui viennent pour fouiller, déterrer des objets, ou une histoire, celle du couple par exemple. Deux archéologues qui viendraient fouiller leur passé, leur amour, avec l’idée que quelque chose reste de l’origine. C’est ce qui se passe essentiellement dans le deuxième mouvement.

Jeanne Candel : C’est ce que nous inspirait cette musique.

Lionel Dray : La musique, et l’histoire de Mahler aussi. Mahler se remet d’une hémorragie intestinale,  il n’est pas loin de la mort. Et il écrit la Cinquième pendant sa convalescence. Il a fait le choix de refuser à partir de la Quatrième de donner le programme, et il enlève les voix pour se lancer dans une nouvelle aventure de composition. Il est d’ailleurs très critiqué pour cela.

Jeanne Candel : Il se consacre par là à l’expérience de la musique pure comme une chose en soi, sans programme, sans argument et observe ce que cela créé aux âmes, dans les cœurs, etc. Et de notre côté, nous avons dû nous positionner par rapport à ce processus d’écriture lors des répétitions. Ça nous a conduit vers une forme qui oscille ente concret et abstrait. D’ailleurs la musique elle-même hésite entre mélancolie et luminosité. Elle crée des métamorphoses du funèbre à la renaissance. Adorno parle de « l’horloge à bonne humeur » pour le mouvement 3.

Caroline Darchen : En répétition, on est passé par la parole, en grommelant, lorsqu’on cherchait plutôt une histoire. Mais on s’est rendu compte que ça ne collait pas, quelque chose résistait à cette parole. La musique était plus forte et la manière la plus juste que l’on avait au plateau d’être avec elle c’était d’être dans nos corps.

 

LE TRIO

Jeanne Candel : C’est l’histoire de la répétition. J’ai fait plutôt des propositions seule et l’idée d’un couple était là aussi. Mais dans la manière de travailler nous ne sommes pas qu’un trio, il y a depuis le début les créateurs son, lumière, costumes, scénographie, et les regards extérieurs. C’était très polyphonique dans la manière de tricoter le projet. Tout est dans tout. Et c’est ce qui donne cet objet.

 

CINÉMA

Jeanne Candel : On s’est beaucoup parlé d’expressionnisme, de cinéma muet. Nous avons cherché avec nos corps à nous, à notre manière mais c’était sous-jacent. Comme l’a dit Caroline, c’est comme si on excavait des fantômes, et donc des formes renaissent. On a été inspirés dans ce sens par la musique.

Mahler emprunte des motifs à des musiques de rue de son enfance dans le mouvement 3 où l’on peut reconnaître une musique plus populaire. Et dans l’œuvre entière il y a tout ce jeu du caché/révélé, des réminiscences, etc.

Caroline Darchen : Tout cela se retrouve aussi au plateau et notamment par la figure de Jeanne, qui cache, dévoile, etc.

 

ORCHESTRE ?

Jeanne Candel : Le projet de départ était de jouer avec un orchestre mais du point de vue de la production c’était compliqué. Ça aurait été une autre pièce. Aujourd’hui le travail sur le son est très important, axé sur l’enfouissement.

C’est vrai que quand on travaille avec les musiciens il y a un aspect très beau à chercher sur la physicalité de la musique. Ici on a plutôt traité l’organicité du son. On déterre parfois la musique, sa matière propre, qui est un peu une obsession depuis Didon et Enée.

Caroline Darchen : La présence continue de la symphonie telle qu’elle a été écrite, crée quelque chose de toujours plus grand que nous, ce qui a orienté un jeu, un mouvement d’ensemble. Il faut aller nous-même vers la musique.

 

LE 5ÈME MOUVEMENT

(au moment de la création, le 5ème temps de la pièce n’est pas terminé.)

Lionel Dray : quand Mahler écrit, Alma et ses proches lui conseille de s’arrêter à l’adagietto. Et lui a tenu à relancer un mouvement pour finir, qui est beaucoup plus fleuri léger, avec un jeu autour du kitch. C’est d’autant plus délicat pour nous de construire ce 5ème mouvement.

Jeanne Candel : Ça veut dire pour nous transformer encore le plateau, le retourner une dernière fois. Ce dernier mouvement pourrait être un épilogue, un final ouvert. On a des pistes pour le travailler.  Et le mouvement nous appelle !

 

Propos recueillis dans les loges du théâtre Garonne, vendredi 22 février 2018. Transcription: Marie Brieulé

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