5 - 8 décembre 2018

quartett

Heiner Müller

Rosas / tg STAN

 

QUARTETT

Heiner Müller
Tg STAN
Rosas [Belgique]

"La sexualité, dans toute sa cruauté, a rarement été dépeinte avec une telle élégance, et aussi impitoyablement, que dans la confrontation entre le vicomte Valmont et la marquise de Merteuil."
Steven Heene, De Morgen

En 1999, la création de Quartett d’Heiner Müller initie le théâtre dansé de tg STAN et Rosas qui ne cessera ensuite de se décliner sous de nouvelles formes.
La pièce, inspirée des Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos, fut créée par la danseuse et actrice Cynthia Loemij, Frank Vercruyssen, Jolente et Anne Teresa De Keersmaeker. Comment, presque vingt ans plus tard, faire vivre cet impitoyable huis-clos qui est aussi une méditation sur l’effondrement du monde et sur le temps ? Retrouver les mots et les gestes de Valmont et Merteuil ? Impossible, car les corps, les âmes et leurs rapports sont différents ; et la méthode STAN implique de ne jamais reproduire pour trouver la vérité de jeu dans l’instant. Dans le décor planté par Heiner Müller d’hier à aujourd’hui, « un salon d’avant la Révolution française / un bunker d’après la troisième guerre mondiale », la guerre est un état perpétuel. Vieux ou jeunes amants, l’homme et la femme se blessent cruellement, s’affectent sexuellement par les sentiments. Sublimes, ils jouent, encore et toujours, à un jeu d’échecs mortel au bord du néant.

Théâtre
5 > 8 Décembre
mer 5 déc / 20:00jeu 6 déc / 20:00ven 7 déc / 20:30sam 8 déc / 20:30
théâtre Garonne
durée 1h20
en anglais surtitré en français
Compagnie associée
de 10 à 25 €
Quartett Presse

Des phrases comme des poignards dans un fourreau de velours

Ses tentatives passées d'associer la danse et le texte ont suscité bon nombre de commentaires. "Les danseurs doivent se limiter à ce qu'ils font bien et se taire", voilà en substance la teneur des réactions; "marmonner des textes médiocres n'arrange pas un spectacle". Mais la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker n'est pas du genre à se laisser intimider par de telles réflexions. Au contraire, P.A.R.T.S., son école installée à Bruxelles, est placée sous le signe de l'intégration de toutes les disciplines artistiques. Il fallait donc poursuivre les recherches pour aboutir à une association fructueuse de la parole et du mouvement.
Quartett est le spectacle de deux interprètes, le comédien Frank Vercruyssen, de Stan, et la danseuse Cynthia Loemij, de Rosas, créé en collaboration avec les soeurs De Keersmaeker, Anne Teresa de Rosas, la danseuse, et Jolente de Stan, la comédienne. Le texte de Heiner Müller, inspiré d'un roman épistolaire du XVIIIe, Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, avait déjà servi de point de rencontre entre le texte et le mouvement. En effet, il y a onze ans, Robert Wilson monta la pièce avec la danseuse Lucinda Childs dans le rôle principal.
Dans cette adaptation de Stan et Rosas, tout le superflu a été éliminé. Il ne reste qu'un plancher – comme le scénographe Herman Sorgeloos en a déjà tant réalisé –, un éclairage éclatant sans effets, des costumes sobres. Dans cet environnement spartiate, toute l'attention peut aller au texte et à la gestuelle.
Dans les spectacles précédents de Rosas, la danseuse néerlandaise Cynthia Loemij s'était déjà révélée remarquable. Le solo par lequel elle commence Quartett le souligne une fois de plus. En articulant soigneusement, elle présente son vocabulaire de figures oscillantes, d'accroupissements les jambes écartées et de gestes aguichants de la main.
Puis, elle se met à parler. Ou plutôt, à murmurer. Sur un ton froid et mesuré, mais ô combien sensuel, elle s'adresse à son partenaire Valmont, l'homme fluet en complet-veston noir qui, depuis le début, se tient immobile au fond du plateau. "Pourquoi vous haïrais-je, je ne vous ai jamais aimé. Frottons nos peaux l'une contre l'autre", dit-elle.
Et pendant que sa voix fait entendre les paroles viles et vulnérables attribuées à Merteuil par Müller, son corps raconte une tout autre histoire. Il manoeuvre et tangue autour du sens des mots, il transforme en hiéroglyphes le déferlement de mots mis dans la bouche de Madame. Chaque phrase scabreuse franchit ses lèvres comme un poignard, enveloppé d'un fourreau de velours.
Vercruyssen, le comédien, riposte à cette polymorphie à l'aide d'une variété gestuelle de l'écriture cunéiforme. A la forêt de signes de ponctuation de la femme, il oppose un simple point d'exclamation; ses mouvements sont stricts et univoques, son traitement du texte est tout aussi sobre. Alors que la danseuse fait une large incursion sur son terrain, le comédien s'en tient à son propre domaine.
Plus tard, quand Merteuil et Valmont poussent encore plus loin leur jeu de l'amour et de la perversité en échangeant leurs rôles, Vercruyssen aussi devient plus mobile. Peu avant la fin inévitable, il se laisse même aller à quelques rares pas frileux, pauvre imitation des ruses séductrices de la danseuse. "Le paradis possède trois entrées. Celui qui écarte la troisième, offense le triple architecte. Il y a de la place dans la plus petite masure."
Le comédien et la danseuse, la parole et le geste – progressivement, ils se confondent, comme le font également Valmont et Merteuil, explorateurs caustiques des limites de la décence. Les soeurs De Keersmaeker ont donc effectivement démontré que le texte et la danse peuvent parfaitement aller de pair, et que Quartett de Müller est le véhicule exemplaire de leurs intentions.

Ariejan Korteweg

 

L'élégance intemporelle du mal

Qu'est-ce qui est le plus tentant: la beauté associée à l'innocence, ou la beauté associée à la perversité? Ceux qui connaissent Quartett de Heiner Müller, un texte dramatique inspiré des personnages des Liaisons dangereuses, opteront sans doute pour la seconde possibilité. La sexualité, dans toute sa cruauté, a rarement été dépeinte avec une telle élégance, et aussi impitoyablement, que dans la confrontation entre le vicomte Valmont et la marquise de Merteuil. Ne serait-ce que pour ce texte, Quartett de STAN et Rosas est à recommander chaudement.
Müller écrivit ce texte en 1980. Tandis que le roman Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos a pour décor unique un salon du XVIIIe siècle, avant la Révolution française, Müller situe l'action – ou plutôt, le dialogue – à la fois dans un tel boudoir et dans un bunker après la fin de la Troisième Guerre mondiale.
Ce décalage reflète la volonté de l'auteur d'exacerber l'épreuve de force entre l'homme et la femme. Pour Müller, Quartett – le titre fait référence au jeu de rôles auquel s'adonnent Valmont et Merteuil, prenant la place l'un de l'autre et jouant à leurs victimes, Cécile de Volanges et Madame de Tourvel – était une "réflexion sur le terrorisme" plutôt qu'un règlement de compte entre les sexes. Le terrorisme au sens le plus large, car Müller s'attache à dénoncer la "terreur de l'ennui".
A un certain moment, la marquise de Merteuil évoque sa nièce Cécile. Merteuil joue à être Valmont et raconte comment Cécile le poursuit à l'église, dans les salons et au théâtre. "A peine m'a-t-elle aperçu de loin, qu'elle se met à appâter ma chair faible de son cul virginal. C'est un vaisseau du Malin, d'autant plus dangereux qu'il n'a pas encore été forcé, un instrument rosé de l'enfer, une menace sortie du Néant. Ah, ce Néant en moi. Il ne cesse de s'étendre, il finira par m'engloutir. Je dois y sacrifier chaque jour."
Ce fragment est tiré de la traduction [néerlandaise] de Joël Hanssens, éditée en 1995 à l'occasion de la première de Kwartet au Koninklijke Vlaamse Schouwburg [Théâtre Royal Flamand] à Bruxelles. STAN et Rosas ont retraduit Quartett, mais ce n'est pas cela qui rend cette coproduction tellement différente. Ce spectacle s'inscrit dans une démarche des soeurs De Keersmaeker, Anne Teresa la chorégraphe et Jolente la comédienne, une étude des rapports entre le mouvement et la parole. Dans Just Before de Rosas (1997), ces rapports étaient explorés en associant la danse et le texte. Au printemps 2000 est prévu un spectacle de grande envergure réunissant sur scène les acteurs de STAN et les danseurs de Rosas. Quartett, interprété par Frank Vercruyssen de STAN et Cynthia Loemij de Rosas, est donc en quelque sorte un spectacle de transition. Mais l'appeler ainsi est faire une injustice à la qualité de la production, une rencontre remarquable de la danse et du théâtre de texte.
Frank Vercruyssen est franchement excellent dans le rôle du vicomte roué. Avec son corps filiforme, généralement immobile, et ses silences contemplatifs, il est l'archétype du chasseur qui épie sa proie, prêt à frapper. Il personnifie le stratège qui jauge en permanence sa position, un pion qui conserve à tout moment une vue d'ensemble du jeu. Le décor, un plancher orné de motifs, renforce l'idée que les protagonistes jouent aux échecs. Bien entendu, ce que nous savons contredit cette impression: Valmont et Merteuil ont déjà tout vécu et se contentent de revivre intensément leur passé. Ils savent que personne ne sortira vainqueur de cette épreuve de force, et qu'ils se trouvent au purgatoire, dans le Néant qu'ils portaient en eux de leur vivant. Valmont (dans le rôle de Merteuil) l'exprime ainsi: "Je suis une encyclopédie à l'article de la mort."
Pour Cynthia Loemij, interpréter le rôle de Merteuil constitue un défi considérable. Elle ne doit pas seulement s'affirmer comme danseuse, mais également en tant que comédienne et femme. Une telle prestation requiert une interprète dotée d'une forte personnalité et capable de dire le texte de façon convaincante; de plus, elle doit fournir un effort physique considérable. Le spectacle commence par un solo dansé, un enchaînement de mouvements répétés – elle cherche, elle trouve. Loemij se tient au centre du plancher, tantôt tendue comme un ressort, tantôt décontractée, comme si elle voulait relâcher ses muscles avant d'entamer le véritable travail. Elle règne sur le plateau, c'est évident. Lorsque commence son monologue, son domaine a été délimité, le spectacle a été amorcé et annoncé comme le rituel que Müller avait très probablement en vue. Malheureusement, la tension sous-jacente retombe par moments, lorsque Loemij trébuche sur son texte ou sort de son rôle, incapable de réprimer un sourire. Quartett a certainement tout le potentiel nécessaire pour devenir un superbe spectacle de théâtre dansé; dès à présent, certains passages sont déjà mémorables.

Steven Heene, De Morgen