Ballets confidentiels

Le trio franco-belge les Ballets Confidentiels fait partie des artistes accompagnés par Garonne pendant deux saisons. Concert, performances hors-les-murs, spectacle musical et résidence de création : Joanne Saunier (danseuse), Eléonore Lemaire (chanteuse) et Richard Dubelski (compositeur, percussionniste, comédien) dévoilent leur travail singulier alliant musique lyrique et théâtre.

Johanne Saunier, vous avez fondé les Ballets Confidentiels en 2013 avec la danseuse Ine Claes. Quel était le projet artistique de ce duo ?

J.S. : Il y avait une urgence à jouer partout, où l’on voulait, quand on voulait, libérées des contraintes, d’une production… Donc, nous proposions des formats très courts dans des parcs, des cafés, des maisons, sur des places… Cela nous a permis de créer un répertoire insensé ! Puis Richard Dubelski nous a rejoint sur Framed, une performance sur un texte que nous a écrit Martin Crimp et après le départ d’Ine Claes, j’ai invité Eléonore Lemaire à s’associer aux Ballets Confidentiels.

Etes-vous tous trois artistes-créateurs ?

Eléonore Lemaire : Oui ! Avec Richard nous écrivons la musique puisqu’il est musicien et moi chanteuse. Johanne de son côté développe la chorégraphie. Nos créations fusionnent nos domaines artistiques : le chant, la danse et la musique. Johanne n’écoute pas un morceau de musique de la même manière que nous mais sa subjectivité nous permet de complexifier notre travail musical.

Dans un train / Wagon-Zac est votre première mise en scène, Eléonore Lemaire ; un projet très personnel inspiré de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Qu’est-ce qui vous a conduit vers cette œuvre et comment la chanteuse lyrique que vous êtes l’a-t-elle abordée du point de vue musical ?

E.L. : Je suis tombée récemment sur une version expurgée de L’Archipel du Goulag et j’ai été saisie par le passage de l’officier anglais dans le wagon et sa rencontre avec une jeune prisonnière russe qu’il entend mais ne peut voir. Cet officier n’a pas entendu de voix de femme depuis 8 mois. Elle, le voit, le trouve très beau et l’appelle en chantonnant à travers la cloison. Ils sont si proches qu’ils pourraient presque s’embrasser. En lisant ce passage, soudain j’ai vu un spectacle. J’ai même entendu un dialogue entre une soprano et un baryton ! Pour moi, l’âme de la Russie c’est la musique du XIXe siècle, exaltée. Et pour répondre à cette flamboyance, j’ai pensé à de la musique ancienne anglaise, toute en retenue et élégance. Il y a aussi une troisième musique, celle du train prise en charge par Richard. Le spectacle opère un va-et-vient entre cette dureté du son qui nous ramène à une situation concrète douloureuse – la déportation des prisonniers vers le Goulag – et les envolées sonores et chorégraphiques incarnant leurs émanations fantasmatiques. La dramaturgie s’inspire aussi de la façon dont Soljenitsyne a écrit son livre, grâce aux « invisibles » qui l’ont aidé à recueillir les témoignages. 

Une des caractéristiques de Ballets Confidentiels est la place du public. Quelles réflexions sous-tendent ce parti-pris de proximité et de d’intimité ?

E.L. : J’ai toujours eu une frustration en tant que chanteuse lyrique avec cette fosse qui m’éloigne du public. Je cherchais une certaine simplicité dans le rapport au public, que Johanne avait dans sa façon de danser au milieu des gens.
J.S. : Danser tout près des spectateurs dans un environnement non théâtral exige une extrême précision dans le travail. L’art est en chacun de nous et peut être révélé sans être nécessairement exporté dans l’espace abstrait de la scène. 
R.D. : Dans l’art, on cherche toujours à être dans un rapport au temps présent. Et il n’y a rien de mieux que le rapport immédiat avec les spectateurs pour instaurer cet état.
E.L : C’est pour cette raison que Dans un train est un spectacle conçu comme une forme déambulatoire. Nous souhaitons immerger le public dans le son pour provoquer chez lui une expérience physique, un contact direct par la vibration sonore et musicale.

Vous êtes invités à Garonne plusieurs fois cette saison : dès septembre, pour une résidence de création (Dans un train), en mars pour Dans un train et enfin dans le cadre du festival In Extremis pour une série de performances in situ (The Art of calling). Comment projetez-vous votre présence au théâtre Garonne ?

J.S. : En Belgique, on parle tout le temps du théâtre Garonne ! Je travaille avec la sœur de Jolente De Keersmaeker (Anne Teresa De Keersmaeker) qui a cofondé tg STAN  et j’entends souvent parler de Toulouse !
R.D. : J’y suis venu avec un spectacle d’Aperghis il y a quelques années, je suis très heureux de ces retrouvailles.
E.L. : Il est excitant d’avoir affaire à un théâtre qui nous donne le temps d’expérimenter, de pousser notre langage et qui ose ainsi cette explosion des cadres que nous privilégions dans nos projets. Nous allons pouvoir imaginer des choses à Garonne que nous n’aurions pu imaginer en restant dans un circuit plus court. Et depuis que j’ai vu les galeries, au sous-sol, je suis excitée par notre future résidence pour notre version de Barbe-Bleue ! C’est extrêmement inspirant.

Propos recueillis par Sarah Authesserre