entretien avec Alain Béhar

La gigogne des tontines

Entretien

Quand avez-vous commencé l’écriture de ce texte ? Pourquoi ce titre ?

Il y a plusieurs commencements, depuis en gros le premier confinement, pour situer. Je voulais faire plein de petits textes gigognes, comme les poupées, les uns dans les autres, et parler à ma façon d’économie, d’argent, de l’histoire des assurances… D’où les tontines. Qui sont une façon de déposer à plusieurs la même somme d’argent dans un pot commun, qui sert à chacun à tour de rôle. Il y en a des toutes petites pour solidariser et des très grosses pour capitaliser, encore maintenant. À un moment, je voulais faire un conte communiste préhistorique, et puis je me suis amusé à avancer dans le temps, de Sapiens à nos jours.

Avec cette forme radiophonique qu’espérez-vous trouver ? Qu’en attendez-vous?

On a déjà enregistré les huit épisodes. Sincèrement, avant de le faire, je ne sais pas ce que j’y cherchais exactement, sinon l’expérience de l’exercice impromptu et la curiosité d’une rencontre avec les musiciens. Aussi d’éprouver, en travaillant et réalisant rapidement un objet inhabituel pour moi, l’état du texte où il en est et d’envisager ses chemins à venir, puisqu’on en fera un spectacle vivant l’année prochaine.

Vous travaillez avec le groupe de musique électroacoustique Kristoff K.Roll, c’est une première. Comment vous est venue cette idée, et comment menez-vous votre collaboration ?

Presque par inadvertance. Nous discutions avec Garonne, quand il a fallu annuler les représentations de La clairière du Grand n’importe quoi, et on s’est dit que c’était plus heureux de consacrer le temps prévu à un imprévu que de chercher à reporter le passé, de créer quelque chose qui soit partageable en ce moment et ouvre des perspectives. L’idée du feuilleton radiophonique est venue d’elle-même et le texte s’y prête. Je me suis souvenu du duo Kristoff K.Roll que Stéphane Boitel connaissait aussi, je leur ai proposé, ils ont dit pourquoi pas, on a trouvé des dates qui convenaient à tout le monde, et voilà. On a mené à trois cette collaboration, sans oreille extérieure, intuitivement je dirais, avec délicatesse et dans la curiosité des langages de chacun. On s’est rencontré en fabriquant quelque chose, dans une certaine urgence, et sans savoir où on allait. On a fait deux jours de préparation et d’improvisation chez eux, et nous sommes partis en résidence, 5 jours à Toulouse, 5 jours à Toulon. On a enregistré un épisode par jour. La veille au soir je leur lisais une première fois celui du lendemain, je le coupais dans la nuit pour qu’il dure en gros 10 minutes. Le matin je le relisais dans notre studio arrangé sur le plateau, on en parlait, définissant ses séquences et quelques mots clefs. Ils prenaient un moment pour chercher chacun des sons dans leur vocabulaire, les préparer et s’accorder entre eux, on répétait une fois et on enregistrait plusieurs impros jusqu’à ce qu’on ait une prise qui nous convienne à tous les trois, qu’on mixait ensemble (enfin surtout eux) jusqu’à l’heure du couvre-feu. Et ainsi de suite.

Après vous avoir entendu lors de la première résidence à Garonne, j'ai trouvé qu'il y avait quelque chose de plus posé, installé, voire conté. Cette collaboration aurait-elle modifié votre rapport au texte ?

Je crois que c’est simplement un autre texte, moins nerveux que les précédents, qui joue et se raconte autrement, même lorsque je le lis tout seul. Le travail avec Kristoff K.Roll, le micro, la voix et la musique improvisées ensemble, dans le casque, la densité de leurs écritures respectives et l’idée d’objet sonore déplacent forcément le rapport au texte, mais ça reste encore un type qui parle tout le temps parmi les sons. J’allais dire « le peuple des sons », parce qu’il y a du monde dans leurs compositions. Il y a un genre de conversation nouvelle pour moi, dans la forme, entre cette musique et le texte, entre nous trois aussi, qui pose le récit à un autre endroit, c’est vrai.

Vos textes sont toujours plus ou moins en prise avec l’actualité, mais cette fois-ci cette impression est encore plus forte, n’est-ce pas ?
L’écriture est pour vous une forme de réaction ?

Je ne me rends pas vraiment compte, je n’y dénonce rien directement, en tous cas. Je ne souhaite pas parler de « l’actualité » mais je pars de là, sans doute, au sens où l’on s’en va. On est toujours en plein dedans. On a beau s’en aller, ça revient tout le temps, on y bataille forcément avec nos oppressions du moment, chacun à sa façon. Je vois l’écriture plutôt comme une échappée contradictoire que comme une réaction. En même temps si, oui, s’échapper ça reste une forme de réaction.

Ici nous sommes face à un récit dystopique de notre histoire, de l’histoire de l’évolution. Dans Les Vagabondes, La Clairière du Grand n’importe quoi, c’est un peu le même constat. Pourquoi pas un jour l’écriture d’un texte utopique ? Autre enjeu, mais qui vous irait bien, aussi ! (?)

Ce sont de fausses dystopies, si tant est qu’il en existe des vraies, au futur, au passé, au présent, qui s’emmêlent. Je joue à ma façon moitié inquiète moitié rieuse, avec les conventions du genre. Je dois m’y sentir bien probablement, ça me libère de la crédibilité, peut-être. Je crois que les enjeux sont les mêmes. Elles contiennent leurs utopies, si on entend par là une équivoque entre « lieu et non-lieu » et la prise (dont tu parlais plus haut) avec l’actualité qu’on reconnait au passage. À mes yeux, le « Mouvement Potentiel Potentialiste » des Vagabondes, ou le grand bateau en papier qui accueille à la fin tous les métissages possibles dans La clairière du Grand n’importe quoi, c’en sont, des utopies. On peut lire parfois la dystopie comme une utopie qui tourne au cauchemar ; il y a pour moi, je crois, une sorte de catastrophisme joyeux qui migre vers l’imaginaire et tourne bien.

Dans le texte, votre personnage est  « élu président du groupe de la majorité Positiviste au parlement. ». Qu’en est-il de vous ? Quel président seriez-vous ?

Je ne le serais pas, ça n’est pas mon truc. Ou alors, celui un peu « négativiste » et foutraque d’une réunion fictive en présentiel de la présidence tournante de tous les présidents en quoi que ce soit dans un théâtre ouvert.

entretien réalisé par Pauline Lattaque, mars 2021

Portrait

Alain Béhar est comédien, metteur en scène et auteur. Il a présenté à Garonne avec sa compagnie Quasi : Sérénité des impasses* 26 sorties du sens atteint (2003) ; Des Fins (épilogues de Molière) (2005), Manège (2007), (2009), Les Vagabondes (2018). Alain Béhar a présenté une lecture de La clairière du grand n'importe quoi durant le festival In Extremis 2019.