22-24 mai 2019

Ligne de crête

Maguy Marin

Ligne de crête

Maguy Marin

« Où en est le désir des gens ? » (1)
Frédéric Lordon

Etouffée, noyée dans le noeud constitué des tourments de notre époque - violences du social, déchainements du désir marchand, structures économiques et politiques toujours plus opaques, injustices criantes, guerres, morts et noyés, espoirs désenchantés, démissions et sensations d’impuissance, repli sur soi et « corps dorlotés » - cette simple question invite, à même la toile d’araignée formant obstacle, à une réflexion profonde sur ce qui, pour chacun, présente un intérêt essentiel dans sa propre existence, fait écran à nos désirs collectifs de transformation sociale.
Se tenir debout, pas à pas, et cheminer sur une ligne de crête entre deux dangereux versants, violence des dysfonctionnements institutionnels et violence des passions des hommes « tels qu’ils sont et non tels qu’on voudrait qu’ils fussent » (2), déplier l’inclinaison à percevoir, sentir, faire et penser d’une certaine manière, intériorisées et incorporées par chaque individu au travers de ses affects, « renoncer à ce qu’on a appris à aimer » (3). Voilà l’effort que nous devrons mettre en oeuvre pour retrouver la capacité à nous refaire un régime de désir autre que celui qu’a instauré patiemment le capitalisme et son rejeton infâme le néolibéralisme. Un processus de libération.
C’est à partir de cette « étrange » combinatoire proposée par Frédéric Lordon dans son livre Capitalisme, désir et servitude, entre les passions de la philosophie de Spinoza et la philosophie politique de Marx, que prend forme cette nouvelle pièce. Accompagnée d’une équipe de six artistes-interprètes, compagnons de route, je désire m’engager sur cette piste-là, piste déjà amorcée par la dernière pièce DEUX MILLE DIX SEPT, avec l’intention de la prendre par un autre bout, à la manière des fous d’escalades qui, s’y reprenant avec endurance, changent radicalement les angles d’attaque, découvrent les voies inexplorées, pour tenter de venir à bout d’un sommet peut-être inatteignable…

Maguy Marin

 

(1), (2) Baruch Spinoza - Traité politique
(3) Conférence de Frédéric Lordon Au-delà du capitalisme

Avec sa compagnie, Maguy Marin occupe aujourd'hui Ramdam, Un Centre d'Art à Lyon où elle crée des spectacles et déploie un projet d'accueils et de résidences de compagnies. A Garonne où elle a été artiste associée de 2011 à 2014, elle a présenté Vaille que vaille, Pour ainsi dire, Quoi qu'il en soit, May B, Eden, Groosland, Ça quand même, Umwelt (re-création), Salves, nocturnes (création), Singspiele (création), BiT (création).

Danse
22 > 24 Mai
mer 22 mai / 20:00jeu 23 mai / 20:00ven 24 mai / 20:30
présenté avec le ThéâtredelaCité et La Place de la Danse, au théâtre Garonne
durée 1h
Coproduction
de 10 à 25 €
Ligne de crête Générique
Coproduction

conception et chorégraphie Maguy Marin
en étroite collaboration et avec Ulises Alvarez, Laura Frigato, Françoise Leick, Louise Mariotte, Cathy Polo, Ennio Sammarco, Marcelo Sepulveda
lumières Alexandre Béneteaud
production compagnie Maguy Marin
coproduction Biennale de la Danse de Lyon, Théâtre de la Ville, Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint- Denis, La Briqueterie-CDCN du Val-de-Marne, Ville de Fontenaysous- Bois, théâtre Garonne, scène européenne – Toulouse, ThéâtredelaCité - Centre Dramatique National Toulouse Occitanie, La Place de la Danse - CDCN Toulouse - Occitanie
avec le soutien du Conseil Départemental du Val de Marne pour l’aide à la création La Compagnie Maguy Marin à rayonnement national et international est soutenue par le Ministère de la Culture et de la Communication (Direction générale de la création artistique Délégation à la Danse)
La Compagnie Maguy Marin est subventionnée par la Ville de Lyon, la Région Auvergne- Rhône-Alpes et reçoit l’aide de l’Institut français pour ses projets à l’étranger

création le 11 septembre 2018 au TNP de Villeurbanne dans le cadre de la Biennale de la Danse

Ligne de crête

Dans le Post-Scriptum qui suit le texte de sa pièce, « D’un retournement l’autre », Frédéric Lordon après avoir cité Spinoza et Bourdieu - il n’y a pas de force intrinsèque des idées vraies - affirme que : "c’est l’art qui dispose constitutivement de tous les moyens d’affecter parce qu’il s’adresse d’abord aux corps auxquels il propose immédiatement des affections : des images et des sons ». (...) Non pas que l’art aurait pour finalité première de véhiculer des idées – il peut très bien, il peut surtout, se concevoir comme production d’affections intransitives, à la manière si l’on veut des percepts de Deleuze. Mais il peut aussi avoir envie de dire quelque chose. Sans doute cette forme de l’art a-t-elle perdu les faveurs dont elle a pu jouir dans la deuxième moitié du XXème siècle au point que « l’art engagé » soit presque devenu en soi une étiquette risible, dont on ne voit plus que les intentions lourdement signifiantes, les propos trop délibérés et le magistère pénible. On peut bien avoir tous les griefs du monde pour l’art-qui-veut-dire, le problème n’en reste pas moins entier du côté opposé : car en face de l’art qui dit, il y a les choses en attente d’être dites. Or, elles ont impérieusement besoin d’affections et « l’art politique » refluant, les choses à dire menacent de rester en plan – ou bien de vivoter dans la vitalité diminuée, dans la débilité de la pure analyse. Si elles ont besoin d’affections, qui va les leur donner ? Et elles en ont besoin pour devenir puissantes, c’est-à-dire dotées d’un pouvoir d’affecter, condition pour entrer vraiment dans les têtes, c’est-à-dire en fait dans les corps et y produire des effets ( des effets qui sont des mouvements : accélération du rythme cardiaque, tension artérielle, agitation colérique, éventuellement dépli des jambes, action de les mouvoir, locomotion qui fait se rendre quelque part, participer à une réunion, entrer dans le local d’un groupe, peut-être à la fin prendre la rue).(…) Contre les avantages inertiels de la domination tous les moyens sont bons, tout est envisageable, cinéma, de fiction ou de documentaire, littérature, photo, BD, installations, tous les procédés sont à considérer pour monter des machines affectantes. Le théâtre est l’un d’eux (…)".

 

Ligne de crête Presse

De May B., une de ses œuvres phares inspirée de Samuel Beckett, à ses créations plus récentes, Maguy Marin s'attache à réfléchir - au double sens du terme - la condition humaine moderne et les phénomènes de consommation. D’une certaine façon, Ligne de crête pourrait se résumer à cette citation du même Beckett : « Il y a deux besoins : Celui que l'on a, et celui de l’avoir. »

Immergés dans le ressac du son amplifié de la photocopieuse, nous voilà happés dans un nouvel espace où la transparence est la règle : la surface de co-working où le travail peut s’opérer à la vue de tous. Là, dans ces cages en verre, gît le totalitarisme larvé, et la contrainte faite à l’individu de s’incorporer le credo néolibéral. Là circule une petite communauté humaine, qui, comme une autre société hypercivilisée, celle des fourmis, apporte à chaque instant, d’autres objets comme autant de « besoins » pour meubler le vide de leurs bureaux et de leurs vies : packs de bière, de papier toilette, d’eau, petits gâteaux, et autres biens de « consommation courante » et de compensation - cette « fuite latérale».  Peu à peu, s’y ajoutent d’autres bibelots, bidules, choses, censés distinguer chacun de ces hommes et de ces femmes, les qualifier en quelque sorte : photos des petits, affiches, plantes, vêtements, jouets, tableaux, livres, revues, vrai fatras d’inutilités, ou bazar des inanités à l’obsolescence programmée. Et tandis que le rythme implacable de la photocopieuse avale toute velléité d’originalité,  Ligne de Crête avance en équilibre entre deux versants : la conformation et la distinction. Le résultat est puissant et d’une ironie acérée, parfois cinglante, et finit par figurer une nouvelle représentation allégorique de la mort, du passage du temps, de la vacuité des passions et activités humaines. Au sein cette accumulation morbide, les interprètes imperturbables continuent à se mouvoir, à manger, à se vider, à se remplir, un petit saut par ci, un petit tour par là, « A force d'appeler ça ma vie je vais finir par y croire. C'est le principe de la publicité. »
Bien sûr, cette œuvre magistrale et répétitive nous rappelle Umwelt. Mais là où cette dernière était construite comme une fugue sur l’épuisement des possibles, où tout était emporté par un vent de tempête salutaire, Ligne de Crête escalade les impossibles «  pour tenter de venir à bout d’un sommet peut-être inatteignable » écrit la chorégraphe. Reste que cette création, volontairement didactique comme a pu l’être DEUX MILLE DIX SEPT, à fort contenu politique, finit par former une étonnante œuvre d’art, inouïe version moderne des Vanités, et miroir de notre actualité.

Agnès Izrine, Dansercanalhistorique, 13 septembre 2018

 

On croit entendre la machine dire en boucle : “Tu me rends fou”. Et elle nous rend fou, Maguy Marin, elle ose aller au bout de sa démarche avec ce spectacle remuant, et tellement éclairant sur le gaspillage dont nous faisons preuve. Maguy Marin livre un spectacle époustouflant qui fait réfléchir. Rarement une chorégraphie en France aura été autant engagée politiquement.

Stéphane Capron, www.sceneweb.fr - 13/09/18