13 > 22 novembre 2019

Souffle (Sopro)

Tiago Rodrigues

 

Dossier de presse

Souffle

Tiago Rodrigues [Portugal]

LE SOUFFLEUR EST LE SOUFFLE VITAL DU THÉÂTRE. NON SEULEMENT SA MÉMOIRE, MAIS AUSSI SES POUMONS. IL VIT A CETTE ZONE FRONTALIÈRE ENTRE LE VISIBLE ET L’INVISIBLE, LA SCÈNE ET LES COULISSES,  LE MOT ÉCRIT ET LA PAROLE, L’AUTEUR ET L’ACTEUR.

TIAGO RODRIGUES

La création de Tiago Rodrigues, Souffle, qui devait être présentée en juin 2018, nous invite à rencontrer une femme. Cristina Vidal travaille comme souffleuse depuis plus de vingt-cinq ans au Teatro Nacional D. Maria II à Lisbonne - qu'il dirige depuis 2014. Elle fait partie des deux derniers souffleurs du Portugal. Tiago Rodrigues a imaginé donner la parole à cette figure cachée et secrète, « Je me suis demandé ce qui arriverait si un théâtre s’effondrait et qu’on ne retrouvait qu’un survivant dans les décombres : le souffleur. ». C’est donc sur un théâtre en ruines que Cristina Vidal prend la parole pour la première fois. Elle qui a toujours été un à-côté et garante d’une parole qui n‘était pas la sienne, se retrouve à vue et fait de son corps le témoin d’une histoire abritée par les coulisses. Par son murmure, elle insuffle une énergie qui réveille les fantômes d’un théâtre impénétrable.

 

(en portugais surtitré)

Théâtre
13 > 22 Novembre
mer 13 nov / 20:00jeu 14 nov / 20:00ven 15 nov / 20:30sam 16 nov / 20:30mar 19 nov / 20:00mer 20 nov / 20:00jeu 21 nov / 20:00ven 22 nov / 20:00
présenté avec le ThéâtredelaCité
durée 1h45
en portugais surtitré français
Coproduction
Tarifs de 10 à 25€
Sopro (Souffle)

Idées pour la construction de cette pièce

 

Mettre un souffleur sur le devant de la scène équivaut à mettre le son de notre propre respiration devant tous les sons que nous entendons. Faire taire les voix ou la musique, faire taire les sons de la rue ou de la salle et, soudain, plus fort que les autres bruits, entendre notre respiration. Ce son omniprésent auquel nous prêtons rarement attention.

Le point de départ de Souffle est précisément l'image d'une femme entre les ruines d'un théâtre où elle a travaillé toute sa vie comme souffleuse. Au milieu des décombres, elle souffle des histoires. Certaines ont eu lieu sur scène et d'autres en coulisse. Certaines ont l'air vraies et d'autres sont des fictions. Nous ne savons pas lesquelles. Elle-même, qui les souffle, finit par mélanger les scènes des pièces avec la réalité. Sa mémoire ne les distingue pas.Ce sont des histoires d'amour, de complot, de travail, de politique, de vengeance, de solitude, d'amitié. Toutes se passent dans un théâtre. Son souffle évoque les fantômes de ce théâtre qui s'est effondré. Un théâtre comme une société disparue que nous essayons de comprendre.

Les Grecs, d'Homère à Eschyle, se réfèrent aux poumons comme l'organe du corps humain ou réside l'âme ou la conscience. C'est aussi l'endroit du thumos, que nous pourrions appeler émotions, désir ou encore urgence personnelle et intime. Je veux créer une collection d'histoires qui nous révèlent les poumons d'un théâtre. Elles ne seront pas toutes sur le théâtre, mais toutes se passeront dans un théâtre. Tout en proposant une série de fictions entrecroisées, je commencerai par faire des recherches sur le théâtre dans lequel je travaille. Avant de commencer à écrire une pièce, je vais discuter de manière informelle avec chacun des 90 employés du Teatro Nacional D.Maria II à Lisbonne. Je vais écouter les histoires, les plaintes, les opinions et les plaisanteries de chaque technicien, producteur, couturière, acteur, administrateur ou de n'importe quel autre employé. Je ne veux pas faire une pièce sur ce théâtre, ni un spectacle documentaire. Je veux faire des recherches sur la respiration de ce lieu où je travaille, pour apprendre à écrire comme si je respirais en même temps que le théâtre.

Tiago Rodrigues

Sopro (Souffle)Entretien

Vos spectacles se situent souvent dans ce que vous appelez le « no man’s land où ont lieu les négociations du théâtre ». Qu’apporte le dévoilement de ces négociations ?
Tiago Rodrigues : L’idée d’illusion est légitime au théâtre. En tant que spectateur, elle peut m’amuser. En tant qu’artiste, je n’ai rien à voir avec elle. L’illusion n’est pas mon champ de bataille. Il y a des formes comme des discours politiques ou esthétiques opaques, ils imposent, disciplinent les corps, les voix, pour les transformer. C’est un mouvement, une projection déterminés à l’avance. Face à cela, je préfère l’endroit où le texte, le jeu théâtral et la mise en scène servent à créer de la transparence et à mettre en débat des propositions de plusieurs humanités. Il est très important pour moi d’inventer un code, une forme mais cette construction se fait peu à peu et ensemble.
Les premières minutes de mes spectacles reproduisent les problèmes des premiers jours de répétitions. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’on vise ? Il faut inviter les gens dans la grammaire ; ne pas présenter un vocabulaire que nous aurions créé entre nous et décider d’y vivre arbitrairement, mais offrir une introduction à cette langue et se rappeler en tant qu’artiste, sur scène, chaque soir, le pourquoi, le point de départ, d’où ça vient, où suis-«je» dans ce monde-là.

Pour Souffle, de quoi disposiez-vous au début des répétitions ?
Le premier jour de répétition de Souffle, j’avais trois, quatre petits textes que j’avais écrits la veille. Ce n’était pas le texte du spectacle. C’était une matière pour se poser des questions et j’interrogeais les acteurs via ces petits textes. Au fur et à mesure, nous avions de plus en plus de matière, donc de plus en plus de questions, et à un moment, alors que nous nous posions une nouvelle question, nous nous sommes dit : « Ce n’est plus une question, c’est quelque chose à montrer. On peut le sélectionner. » Dans mon processus de travail, je commence toujours par le vide. « Je vais créer un spectacle, autour de la souffleuse, il y aura Cristina sur scène (parce que la première chose que j’ai faite, c’est séduire Cristina et la convaincre d’être sur scène, à vue, pour la première fois de sa vie) et je pense qu’on a là une opportunité. Elle est là, alors qu’est-ce qu’on fait avec elle ? » Voilà ce que je dis à l’équipe. La seule chose que je sais – et qui est incroyable, il ne faut jamais l’oublier –, c’est que j’ai l’argent pour le faire et l’espace pour le répéter – ce qui a changé ma vie quand je suis entré au Théâtre national. Sinon, je n’ai qu’une petite idée et – mais c’est beaucoup – des personnes qui ont envie d’essayer avec moi.

La « petite idée » n’était-elle pas grande pour avoir envie de vous lancer ?
Oui, au moment où je la propose à une équipe, je peux déjà en parler assez longtemps avec honnêteté. C’est une petite idée parce qu’elle n’est pas développée mais ce n’est pas qu’une petite idée puisqu’elle ouvre déjà de grandes voies : la question de la respiration, des poumons, de la conscience du théâtre, du souffleur comme centre névralgique, nerveux, émotionnel et presque moral d’un bâtiment théâtral. La fonction du souffleur comporte plusieurs couches qui se trouvent dans d’autres métiers. Le régisseur général, par exemple, a aussi cette fonction de mémoire, de discipline, de méthode, de protection. Mais on peut voler ces caractéristiques et les condenser dans le souffleur parce qu’il contient l’humilité passionnée des coulisses, tout en comprenant intimement la fonction de comédien. Il est en eux – un peu comme la main du marionnettiste dans la poupée de chiffon. La figure du souffleur concentre non seulement l’histoire du bâtiment théâtral mais aussi l’essence du geste théâtral parce qu’elle est avant l’esthétique, avant la forme ; son travail est souterrain. Elle assure la mémoire du sens radical des mots originels et la protection d’un avant-sens du texte. Après on prend plusieurs chemins mais là sont vraiment les poumons ; ce n’est même pas le coeur, ce sont les poumons dans le sens que le souffleur exhale l’essence du théâtre.

Pourquoi en venir aujourd’hui à cet essentiel ?
J’avais déjà cette idée et j’avais discuté avec Cristina Vidal qui est souffleuse, en travaillant au Teatro Nacional Dona Maria II comme invité en 2010. Faute d’argent, l’idée était restée idée. Puis quand je suis arrivé à la direction, j’ai de nouveau travaillé avec des souffleurs et je me suis dit : c’est au moment où j’ai le plus de moyens que je dois parler de ce qui se passerait si je n’en avais aucun. Pas seulement moi, mais le théâtre. Dans un temps où, partout en Europe, la possibilité d’un théâtre à grande échelle, d’un théâtre de compagnie ou de répertoire s’éteint parce que la légitimité des soutiens à la création est en danger, ce spectacle pose la question : « Que se passe-t-il si ce que nous avons maintenant – qui devrait être plus, mais qui est beaucoup en comparaison avec tous les autres artistes – disparaît ? » C’est aussi une promesse de continuation. Si le Théâtre national ferme demain, nous pourrons jouer cette pièce dehors. Une des forces des artistes est de dire : malgré les circonstances économiques, politiques, sociales : même si à présent la société accepte une violence contre la création, « nous serons là » – pas nécessairement nous, mais des gens comme nous – dans cent ans. Fermer tous les théâtres ne fermera pas le théâtre. Il y a dans ces bâtiments, ces associations, ces compagnies des poumons qui fonctionnent sans vous, et qui fonctionneraient même dans des ruines. Si tout ferme, on continue à faire du théâtre ; ça, c’est sûr. Ce sera clandestin, secret mais ça aura lieu. On le sait. La question à poser à la société est : quel accès voulez-vous avoir à cet art ? Voulez-vous en tirer les bénéfices et les proposer aux membres de votre société tandis que ça a lieu ? Parce que ça a lieu. Un pouvoir s’exerce dans le simple fait que ça ait lieu. Une chose essentielle reste quand tout part, et pour moi la souffleuse en est une bonne métaphore parce que c’est une profession qui a presque disparu mais aussi parce que c’est un métier plus qu’une vocation. Plus que le comédien, la souffleuse est la figure morale, émotionnelle du théâtre qui donne une idée de sa survie au-delà même du comédien, au-delà de ce qu’on voit du théâtre.

Les ruines du théâtre où se passe ce spectacle sont-elles donc plus une projection qu’un passé à reconstruire ?
Oui, même si pour présenter notre projet nous avons utilisé des images d’archives de l’incendie du Théâtre national en 1964, ce sont plutôt les ruines du Théâtre national en 2080 qui m’intéressent. Je regarde beaucoup les œuvres de Hubert Robert, un peintre français du XVIIIe siècle, et notamment un tableau très beau où l’on voit les ruines à venir d’une des ailes du Louvre alors en construction. Dans ce sens-là, nous suivons la ligne de Ray Bradbury, de Aldous Huxley ; une dystopie, un rêve devenant cauchemar, qui nous placerait dans cinquante ans, dans un monde où il n’y aurait plus de théâtres. Il ne s’agit pas d’une pièce documentaire autour du Théâtre national mais d’une fiction autour d’un bâtiment théâtral. La souffleuse invoque des théâtres où il y a des métiers, où les gens ont des fonctions et habitent «la maison» depuis longtemps. Mélanger l’idée du théâtre de troupe comme une grande famille avec des ruines est très romantique mais le dispositif d’un spectacle autour de la souffleuse transforme ce romantisme en quelque chose de beaucoup plus acéré.

Quel est le statut de Cristina ? Est-elle la source ou le sujet du spectacle ?
Il ne s’agit ni d’un documentaire ni d’une fiche biographique de Cristina. Notre fiction manipule, utilise et suggère presque une biographie mais elle n’est pas authentique. J’ai collecté des histoires auprès de tous les employés du Théâtre national. J’ai peu questionné Cristina avant les répétitions pour garder des découvertes collectives. Voir sur scène la réaction des autres à une histoire de Cristina me nourrit. Entre deux répétitions, j’ai réécrit les récits qu’elle avait faits et je testais, comme un adolescent avec ses parents, pour voir jusqu’où je pouvais aller. Ensuite, quand j’ai vu Cristina en scène souffler cette histoire pour que les comédiens la racontent, une ligne de travail s’est confirmée : une souffleuse a besoin de nous parler mais elle ne peut pas, ce n’est pas la convention. Une souffleuse utilise des comédiens. Ce dispositif a un pouvoir peut-être plus grand encore que celui qui parle explicitement des ruines, d’une fin du théâtre, etc. Ce n’est plus moi, l’auteur, qui en parle ; je sers quelque chose que nous avons trouvé ensemble. Et c’est ce que je cherche à ce moment-là. Ce que je dis maintenant sur la dystopie, la fermeture des théâtres, j’en ai besoin pour rêver. Mais je peux le dire dans un entretien. Chercher, c’est autre chose. L’écriture et la mise en scène arrivent comme un événement. Ce n’est pas quelque chose à exercer sur les autres. C’est là que je me situe en tant qu’auteur et metteur en scène, politiquement mais aussi humainement. Je me méfie de mes rêves. Je ne les trouve pas très intéressants. Je me méfie moins de ma capacité à être avec d’autres et à inventer pour nous mettre ensemble. J’ai confiance en l’idée d’explorer aujourd’hui et d’écrire quelque chose demain matin pour proposer une scène et que naisse ensuite la véritable trouvaille, ensemble.

Propos recueillis par Marion Canelas
pour le Festival d'Avignon

Tiago RodriguesPortrait

Tiago Rodrigues est acteur (pour la première fois dans 2 Antigones de tg STAN à Garonne en 2001 ), metteur en scène, auteur. En 2003, il fonde la compagnie Mundo Perfeito avec laquelle il crée une trentaine de pièces et de performances. Artiste multiforme, il écrit des scénarios, de la poésie, des paroles de chansons et des articles pour les journaux. En 2014, il est nommé directeur du Teatro Nacional D. Maria II.
Il a présenté au théâtre Garonne By Heart en 2015 et en 2019 et a fait l’objet d’un parcours artistique en 2017 avec Bovary, Antoine et Cléopâtre, The way she dies.

SoufflePresse

«Sopro», un souffle rebelle
Autour de la figure d’une souffleuse professionnelle et passionnée, Tiago Rodrigues tisse des métaphores sublimes sur ce qui lie le théâtre et la vie.

Elle dit : «Au théâtre, nous respirons tous le même air.» Et sur le plateau justement, de grands rideaux blancs se balancent, poussés par cet air qui caresse aussi des herbes jaillissant du parquet. La scène est presque nue - une méridienne, quelques comédiens - mais l’on jurerait voir cet air circuler entre tous, gonfler les personnages de mots, unir spectateurs, comédiens et techniciens. C’est un air composé de particules de mémoire et d’amour, il est au fond la seule chose qui compte : oublier le décor et le tralala, avec du souffle et du texte l’on fera un spectacle, peut-être même un chef-d’œuvre. Sopro, du Portugais Tiago Rodrigues, créé à Avignon en 2017, est ce chef-d’œuvre, qui partant de la figure d’une souffleuse officiant depuis vingt-cinq ans, a tiré une série de brillantes métaphores nous rappelant les liens unissant le théâtre et la vie.

Au départ, l’idée d’une pièce : «L’histoire d’une souffleuse qui vit dans un théâtre en ruines. Elle passe ses journées dans ce vieux théâtre vide comme si elle était la mémoire ou le cœur ou le poumon du théâtre.» Nous sommes dans un futur proche, mais Tiago Rodrigues, auteur et metteur en scène de Sopro, s’est inspiré pour sa pièce de la vie bien réelle de Cristina Vidal, qu’il a rencontrée au Théâtre national de Lisbonne en 2010. Sopro («souffle») est entre autre l’histoire de Vidal, qui débute lorsqu’à l’âge de 5 ans, elle tombe amoureuse de ce théâtre-là - «mon théâtre» - durant sa première visite. Elle passe une représentation dans la loge du souffleur, en état d’émerveillement, les doigts posés sur le parquet de la scène. A 21 ans elle y revient, embauchée comme souffleuse (ce métier rendu désuet par les oreillettes), et sera chargée de «sauver» les acteurs lorsqu’ils trébuchent, seule personne pour qui «recevoir les félicitations du public est un échec».

Sopro avançant sous la forme d’un making-of, et détaillant le savoureux bras de fer entre un dramaturge et son personnage, qu’il s’acharne à vouloir faire entrer dans la lumière, Rodrigues est joué sur scène par Vitor Roriz, et Cristina Vidal par l’énergique Beatriz Bras. Sauf que la véritable Vidal est là aussi, du début à la fin, en chair et en os, à égalité avec les comédiens, toute de noir habillée, un cahier à la main. Elle semble aux aguets, son regard s’esquivant à droite et à gauche, car elle n’est pas de ceux qui sont faits pour être vus, plutôt de ceux «qui veulent se confondre avec l’ombre». Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est elle le cœur battant de Sopro. Sa voix ne résonnera qu’une fois, à la toute fin de la pièce, nous cueillant dans les larmes, mais sans relâche elle chuchotera leur texte à l’oreille des acteurs, et sans relâche son personnage opposera sa volonté à celui du metteur en scène. Monter sur scène ? Pas question ! Montrer un théâtre en ruine ? C’est trop déprimant !

C’est ce va-et-vient souvent très drôle entre la créature des coulisses et son dramaturge volubile (dont elle se moque volontiers), et cette virtuosité à entremêler à ce dialogue des anecdotes émaillant sa carrière, qui donnent son infinie légèreté à Sopro, et nous donnent aussi l’impression de participer à l’affaire, de ne jamais être en dehors de l’évidente complicité unissant les personnages aux acteurs : bref, de respirer le même air qu’eux. Au cœur du récit surgissent des extraits de pièces où Vidal eut à intervenir, rejouées sous sa direction par les comédiens. Ce sont des classiques du répertoire, les Trois Sœurs, l’Avare ou Bérénice, et le souvenir qu’on en a, leur fréquentation, insuffle un surcroît d’émotion à l’expérience. Ces «créatures du vent», vieilles de centaines d’années, Tiago Rodrigues les a ravivées pour nous, avec nous, par une grâce et une intelligence qui rendent Sopro inoubliable.

Elisabeth Franck-Dumas, Libération, 8 novembre 2018 

 

« Sopro » : un souffle de grâce passe sur Avignon
Le Portuguais Tiago Rodrigues signe un spectacle rayonnant de beauté et d’intelligence sur le destin d’une souffleuse de théâtre.

Un souffle de grâce est passé dans la nuit chaude, immobile, d’Avignon, vendredi 7 juillet, deuxième soir du festival, avec la première de Sopro, de Tiago Rodrigues. Dans ce théâtre ouvert à tous les vents qu’est le Cloître des Carmes, le jeune auteur et metteur en scène portugais signe un spectacle rayonnant de beauté et d’intelligence, qui fait respirer le théâtre par tous les pores de sa peau – cette vieille peau qui, depuis deux bons millénaires au moins, ne cesse de se régénérer.
C’est d’autant plus beau que cette bouffée d’air inspirante, Tiago Rodrigues la libère en faisant sortir de sa trappe un métier en voie de disparition : celui du souffleur, ce monsieur ou cette dame qui étaient chargé(e)s de « souffler » leur réplique aux acteurs aspirés par le trou de mémoire. Aujourd’hui, il n’y a plus de souffleurs dans les théâtres. Comme beaucoup d’autres métiers dits « petits », dans tous les secteurs de la société, celui-ci est passé à la trappe. Les trous de mémoire n’ont pas disparu pour autant, mais les acteurs se font aider par un régisseur, qui communique avec eux par une oreillette.

Déconstruction douce

Au Teatro Nacional de Lisbonne, quand Tiago Rodrigues en a pris la direction, fin 2014, les souffleurs existaient toujours. Et c’est l’une d’elle – souffleuse, donc –, Cristina Vidal, qui est au cœur de ce spectacle. Elle est là, en chair et en os sur le plateau, une femme sortie de son trou à émettre des mots pour les autres, dans sa présence bien réelle. Mais Sopro n’est ni une biographie de Cristina Vidal, ni un spectacle documentaire ou sociologique. A partir de ce point qu’est Cristina, il se développe en cercles concentriques impalpables comme des ronds de fumée dans une nuit d’été, mais qui finissent par en dire long sur les relations entre le théâtre et la vie, la mémoire et l’oubli, le vide et le plein.

Tiago Rodrigues a commencé sa vie théâtrale avec les Belges du tg STAN, qui ont dynamité la convention théâtrale – arrêter de prendre le spectateur pour un idiot, en gros, qui va gober ce qu’on lui raconte sans y mettre lui-même du jeu, à tous les sens du terme. Mais Tiago Rodrigues a la déconstruction douce, et c’est ce qui fait son charme, d’autant plus irrésistible ici qu’il maîtrise de mieux en mieux ses moyens d’expression.
Et c’est charmé(e), au sens le plus fort du terme, qu’on le suit dans cette promenade qui tricote on ne sait comment réel et fiction, passé et présent – évidemment, on serait tenté(e) d’évoquer Pessoa, mais pour un artiste portugais, c’est embêtant, c’est devenu une banalité. Réel ou fiction, les souvenirs de Cristina, toutes ces pièces qui ont été jouées au théâtre où elle a été engagée, toute jeune, en 1977 ? Qu’importe. Les scènes des Trois sœurs, de Tchekhov, de Bérénice, de Racine, ou d’Antigone – tiens, tiens, elle est aussi dans la Cour d’honneur, à Avignon… – sont en elles-mêmes magnifiques.

Dans l’étrange décor d’un théâtre en ruines du futur, avec ses grands rideaux clairs, son ciel à l’air libre – oui mais c’est celui d’Avignon, il est chargé d’âme – et ses herbes qui poussent entre les lattes de bois du plateau, Tiago Rodrigues fait jouer tout ça, le théâtre et la vie, avec une transparence pirandellienne. Cela remonte à loin cette histoire de souffle vital, de mots qui animent un corps (même dissocié), d’incarnation multiple – l’idée, autrement dit, qu’on peut se faire souffler dans l’oreille les mots d’un autre pour devenir soi. Mais c’est un peu oublié, voire dénigré, aujourd’hui.
Tiago Rodrigues ne donne pas de leçon, même si ce spectacle peut être vu comme une leçon de théâtre. Il fait du théâtre : émouvant, humain, archaïque, moderniste, sensible, sensuel et excitant pour l’esprit, qui par les temps qui courent n’a pas toujours une nourriture bien solide à se mettre sous la dent.
Et il le fait avec des acteurs merveilleux qui, pour la plupart, l’ont déjà accompagné lors de ses précédents spectacles, vus à Paris, au Théâtre de la Bastille, ou à Avignon : Isabel Abreu, Beatriz Bras, Sofia Dias, Vitor Roriz, Joao Pedro Vaz. Ces comédiens, accompagnés par Cristina Vidal, la souffleuse, parlent leur langue, le portugais, une des rares aujourd’hui dont la ligne mélodique ne soit pas attaquée par les arêtes dures de l’efficacité, comme on rêverait que toute langue le soit : ils la respirent, la font palpiter d’une infinité de nuances musicales et intimes. Question de souffle, lequel n’a pas besoin d’emboucher les trompettes de la renommée pour être juste.

Fabienne Darge, Le Monde, 08.07.2017

 

“Sopro” : à Avignon, le souffle inspiré de Tiago Rodrigues

A travers les mésaventures d’une troupe, et autour de la figure de Christina Vidal, l’authentique souffleuse du Théâtre national qu’il dirige à Lisbonne, le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues signe une ode éblouie à son métier.

Bien avant que ne commence le spectacle, la petite femme brune à lunettes est debout. Seule. Elle déambule lentement sur le vieux parquet de théâtre aux planches disjointes, envahi de-ci, de-là d’herbes folles. Elle observe très sérieusement le public qui bavarde encore. Vaguement sévère... Qui donc est-elle, celle qui semble la vigie d’un théâtre abandonné ? Le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues, 40 ans, a fait de Cristina Vidal – l’authentique souffleuse du Théâtre national de Lisbonne, qu’il dirige depuis 2015 – le pivot de Sopro (souffle). Quarante ans que la petite femme brune murmure doucement mais fermement leurs répliques aux acteurs malchanceux qui les auraient oubliées. Une artiste de l’ombre. D’ordinaire, on installait les souffleurs debout, dans un réduit dont on ne voyait de la salle que le chapeau métallique, devant et au milieu de la scène. On préfère désormais coller une méchante oreillette aux potentiels amnésiques que surveille et aide au besoin l’assistant metteur en scène. Un emploi de gagné. Le théâtre coûte toujours trop cher. Hélas…
Car c’est bien de la nostalgie et de l’amour fou du théâtre qu’il est question ici. Comme toujours chez Tiago Rodrigues, qui sait si amoureusement faire spectacle d’un rien, d’un souvenir, d’une émotion, d’un livre, d’une tragédie échevelée par lui réduite à quelques dialogues… Autour de Cristina Vidal, qui viendra de temps en temps susurrer leurs rôles aux comédiens, il a imaginé une ode éblouie à son métier. Dans cette langue portugaise si rauque et langoureuse à la fois, il raconte les malheurs et mésaventures d’un théâtre à l’agonie, privé de moyens mais que la directrice (et actrice, et follement éprise de la vedette de la troupe) essaie désespérément de faire vivre. Y défilent les acteurs et leurs personnages tout ensemble confondus, et que Cristina Vidal vient soutenir d’une voix basse, qu’on n’entendra jamais vraiment.
On pourrait se perdre dans ce dédoublement de personnes et de rôles, de scènes des Trois Sœurs, aussi, ou d’Antigone ou de Bérénice qui ponctuent la pièce comme une mélopée. La vie d’un théâtre se nourrit de fantômes autant que de vivants, de fantasmes autant que de réalités. Mais jamais on ne se perd dans Sopro. On s’y laisse guider – ou égarer – au travers d’une histoire d’amour sans illusions, d’une histoire d’art toujours menacé. Cristina Vidal est là, qui veille. Comme nous, à qui Rodrigues rend mystérieusement hommage. Car combien de spectateurs invisibles et fidèles gardent aussi le temple et le préservent. « Ma fierté est que personne ne sache que j’existe », fait dire Rodrigues à Cristina, qui elle-même possède un double, se refusant à prendre directement la parole…
Les séquences s’enchaînent avec une fluidité, une transparence, une quoti­dienneté et une tendresse sans pareilles. Le théâtre est chose si essentielle pour ces artistes-là qu’il se glisse dans leur corps, leur voix sans qu’on puisse discerner où est le jeu et la réalité, la vérité et le mensonge. Et Sopro devient une sorte de rêve éveillé où il fait bon se ­lover. Car il fait entendre bien mieux – même dans ses silences – les cris, injustices et douleurs du monde. Et il enseigne à y résister par le beau, le haut, le verbe enchanté. Ce n’est pas seulement le souffle (même vital) que fait régner Tiago Rodrigues dans son dernier spectacle. Ses comédiens fragiles et délicats y apportent l’esprit.

Fabienne Pascaud, Télérama, 14/07/2017

 

Sopro (Tiago Rodrigues)

Souf­fler, c’est jouer : mur­mu­rer à l’oreille des vivants

Le pla­teau est recou­vert de par­quet entre les lames duquel poussent quelques herbes, un arbuste — comme lorsque dans un bâti­ment délaissé, la nature réin­ves­tit les lieux. Un divan rouge trône sur la gauche de la scène. Le vent qu’on entend souf­fler meut les ten­tures qui entourent le décor. Une souf­fleuse, qui tient ce qu’on com­prend rapi­de­ment être le texte de la pièce, attend sans impa­tience ni indo­lence. Lorsqu’entrent les comé­diens, elle prend petit à petit sa place et orchestre le dia­logue entre la comé­dienne qui l’incarne et l’acteur qui joue le met­teur en scène dési­rant ardem­ment consa­crer une pièce à sa vie de souf­fleuse.
D’abord, elle refuse, au pré­texte de sa nature, faite pour l’ombre, et de son inca­pa­cité à jouer – elle, déjà là pour de vrai, vêtue de noir, au second plan en même temps qu’au centre de l’action. Pré­sente sur scène, elle ins­pire le texte dans tous les sens du terme : en le pro­non­çant tout bas à l’attention des acteurs, leur don­nant par des gestes quelques indi­ca­tions scé­niques, exhi­bant ainsi ce dont la pièce parle et en en ayant fait naître l’idée. La repré­sen­ta­tion est l’occasion de revi­si­ter des grandes œuvres ; des pas­sages de Sophocle, de Racine, de Tche­khov… où l’impossibilité de par­ler met en lumière, a contra­rio, le carac­tère pré­cieux de l’activité des comé­diens. Les évé­ne­ments vécus par les pro­ta­go­nistes, le pro­prié­taire du théâtre et les comé­diens, sont joués et vécus à la manière des acteurs.

Le mélange du jeu et de l’action conduit à un sub­til brouillage des repères. On per­çoit quelque influence des TG Stan à tra­vers les pos­si­bi­li­tés d’échanges de rôle, de reprise des mêmes pro­pos, de dési­gna­tion du jeu sur scène. À terme, on assiste à une pro­fes­sion de foi : l’investigation de l’espace du silence exprime la lutte per­ma­nente contre la mort. Dans le regard du met­teur en scène, la figure de la souf­fleuse appa­raît dans toute son épais­seur : inter­ve­nant lorsque le locu­teur choit de son dis­cours, elle est en même temps la déesse qui a le pou­voir de res­sus­ci­ter le verbe par une parole en creux.
Comme le vent omni­pré­sent sans qu’on ne le sente sinon par excep­tion, la souf­fleuse vient mou­voir les mots pour ébran­ler un peu les comé­diens de l’intérieur. Le met­teur en scène nous fait voir les didas­ca­lies que mime la sil­houette de la souf­fleuse ; il met en relief l’essence du tra­vail des gens de théâtre, qui est de mur­mu­rer à l’oreille des vivants. Un spectacle-paradoxe, une construc­tion éla­bo­rée, qui conserve la fra­gi­lité de l’intimité, pour consti­tuer une repré­sen­ta­tion tendre et spi­ri­tuelle, aux accents méditatifs.

chris­tophe gio­lito & manon pouliot, lelitteraire.com, 19/12/2018

 

Un théâtre à l’abandon, des friches ça et là percent le vieux parquet, mais des coulisses un souffle (sopro, en portugais) envahit de sa présence invisible un plateau battu par ce vent opiniâtre qui semble hanter les lieux et nous susurrer quelque chose à travers des rideaux fantomatiques. Chez Tiago Rodrigues, l’âme du théâtre ce n’est donc pas la veilleuse qui maintient la flamme sur scène, comme dans Le chant du cygne de Tchekhov par exemple, l’âme c’est le souffle du souffleur qui anime, cette parole qui rend la vie, cette parole qui rend la vue que Tiago offrait déjà à sa grand’mère devenue aveugle et qui formait le point de départ de ce qui est sans doute en un sens son chef d’œuvre, By heart. Cet art de la mémoire qui relie par le souffle l’invisible au visible et qui définit sans doute, si ce n’est le théâtre, du moins sa manifestation spectrale, Tiago Rodrigues en a trouvé l’emblème vibrant chez Cristina Vidal, la souffleuse du Theatro Nacional D. Maria II de Lisbonne dont il est le Directeur depuis trois ans. À l’instar du spectacle de Wajdi Mouawad (Inflammation du verbe vivre) dont les représentations sont contemporaines, le metteur en scène portugais intègre avec une grande rigueur les différentes étapes et strates d’une création qui lui avait déjà traversé l’esprit en 2010. En mettant en scène la mémoire de cette archive vivante, Tiago Rodrigues nous rappelle bien évidemment l’importance de toutes les marques, traces ou vestiges du spectacle qu’on dit « vivant » c’est-à-dire animé. On connaît et on reconnaît ça et là par exemple les mérites historiques des manuscrits du souffleur. Mais le spectacle proposé va évidemment plus loin que le simple éloge de ces invisibles du théâtre qui font la représentation, en coulisses, loin des projecteurs ; il signale plus profondément la fragilité d’un art sans doute bien loin d’être essoufflé mais qui vit peut-être son dernier souffle. C’est ce qui imprègne malgré tout, et malgré Cristina qui le dit (enfin, le fait dire) au metteur en scène : la mélancolie, que les rideaux éventés à l’ouverture du spectacle laissaient entendre autant que voir. Il y a certainement dans l’idée de dresser un monument à Christina, la souffleuse du Theatro Nacional la volonté de saisir ce qui est en train de disparaître et qui est peut-être déjà révolu. Mais dans ce spectacle, qui est une sorte d’inventaire et qui rappelle à bien des égards l’ambiance de fin d’exercice de La cerisaie, rien n’est pesant, même si l’émotion est intense. Aidée par un texte particulièrement inspiré, qui fait revivre le présent de la création (comment monter Sopro ?) et la mémoire du répertoire (Molière, Tchekhov, Racine etc.) par d’incessants va-et-vient, Cristina devient l’ombre spectrale qui anime littéralement les comédiens par son verbe. L’effet est saisissant et susceptible d’une force comique très sensible au cours de la représentation : la souffleuse machine et manipule ses créatures comme un maître de marionnettes à la main invisible. Pour conclure, car il le faut bien, Cristina dira les sept vers de la fin de Bérénice qui n’ont pu être dit par une comédienne, à bout de souffle. Une réparation donc. Une séparation, aussi. Un adieu ?

Yvon Le Scanff, Etudes

Sopro (Souffle)Générique
Coproduction

texte et mise en scène Tiago Rodrigues avec Beatriz Brás, Beatriz Maia, Cristina Vidal, Isabel Abreu, Marco Mendonça, Romeu Costa
scénographie et lumière Thomas Walgrave
assistanat à la mise en scène Catarina Rôlo Salgueiro
son Pedro Costa
costumes Aldina Jesus
régisseur Catarina Mendes
opération lumières Daniel Varela
traduction Thomas Resendes
surtitres Rita Mendes
production exécutive Rita Forjaz
assistante production Joana Costa Santos
production Teatro Nacional D. Maria II (TNDM II)
coproduction ExtraPôle Provence-Alpes-Côte d’Azur, Festival d’Avignon, Théâtre de la Bastille, La Criée Théâtre national de Marseille, Le Parvis Scène nationale Tarbes Pyrénées, Festival Terres de Paroles Seine-Maritime – Normandie, Théâtre Garonne scène européenne, Teatro Viriato avec le soutien Onda