3 > 6 octobre 2018

STEVEN COHEN

Put Your Heart Under Your Feet... And Walk!
À Elu

 

Dossier de presse

Put Your Heart Under Your Feet... And Walk! A Elu

Steven Cohen [Afrique du Sud]

En 2017, Steven Cohen perd son compagnon de vie et d'art depuis vingt ans. Put Your Heart Under Your Feet... And Walk! est un tombeau pour Elu, le bien nommé, le bien-aimé. Un tombeau fascinant de beauté dans la douleur, car de la douleur peut naître la beauté. Comme une fleur sur le fumier de la vie dans un pays raciste, homophobe où les petits garçons n’ont pas le droit de devenir danseur. A la mort d'Elu, sa mère adoptive, sa nounou, Nomsa, âgée de 96 ans, lui a conseillé : « mets ton cœur sous tes pieds et marche ». Depuis, Nomsa aussi est partie. Mais au théâtre, les morts, les vivants se reconnaissent. Ils se parlent depuis toujours, c'est l'une des raisons, nombreuses, d'y aller. Steven marche sur la scène, perché sur de vertigineux cercueils,  ou dans les flots de sang d’un abattoir, filmé clandestinement. Entre Eros et Thanatos, la cérémonie sème les images, les objets d'un art amoureusement partagé, édifié en auteur. D'ailleurs, les chaussons d’Elu sont là, lui qui fut un grand danseur, et qui baptisa sa compagnie de son prénom pour « Elephant, Lion, Unicorn ».

Performance
3 > 6 Octobre
mer 3 oct / 20:00ven 5 oct / 20:30sam 6 oct / 20:30
théâtre Garonne
durée 55 minutes
de 10 à 25 €
Put Your Heart Under Your Feet... And Walk !

Quand j’ai dit à Nomsa, ma nounou-mère adoptive de 96 ans, qu’Elu était mort, et lui ai demandé comment je pourrais continuer ma vie sans lui, elle a dit « mets ton coeur sous tes pieds… et marche !»
Elu est sorti des entrailles vénéneuses du patriarcat, aux grandes heures de l’Apartheid, dans une Afrique du Sud raciste et homophobe.

Dès l’âge de 5 ans, il a supplié d’étudier la danse classique, et il a été maltraité pour cela. Mais il n’a jamais cessé d’insister, jusqu’à une tentative de suicide à 11 ans. Là seulement ses parents ont accepté, sinon il aurait péri de ne pas danser.

Elu a consacré sa vie à cela, à apprendre la danse, puis à traduire de façon inouïe sa connaissance du ballet classique en un vocabulaire contemporain, fragile et robuste comme un fil de toile d’araignée.

Elu et moi nous sommes rencontrés en 1997, nous sommes tombés amoureux et nous avons tout partagé pendant les vingt années qui ont suivi. Nous nous aimions au-delà des mots, nous vivions et travaillions ensemble, en fusion. Nous nous disputions l’un avec l’autre, mais jamais l’un contre l’autre, et étions toujours ensemble contre le monde. Notre arme était notre art.

Ce travail est l’expression de l’acceptation de mon destin, qui est de ne pas mourir auprès d’Elu, une expérimentation sur la culpabilité du survivant, dans cet effort de garder en vie mon coeur brisé, ainsi qu’un hommage rendu à nos vies précaires mais si richement dansées.

Je laisserai les morts ensevelir les morts et je produirai un artvital, en célébration de notre vie partagée – tantôt avec le vent en poupe, tantôt en rampant sur « le boulevard des rêves brisés » (notre chanson fétiche : Boulevard Of Broken Dreams).
Quoi qu’il nous ait manqué, ce ne fut jamais de foi l’un en l’autre, ni en notre expression artistique.

Put Your Heart Under Your Feet ... And Walk! est un travail sur la passion sans exigence de compassion, et sur le poids d’un immense vide, porté seul. C’est une oeuvre sur l’âme-soeur perdue et sur une sentence indépassable, dans la cellule de « Little Ease* ».

Attention ! Le couple d’artistes en marge débarque, l’un est mort, l’autre vit pour deux.

Le dernier voeu que m’a exprimé Elu sur son lit de mort fut : « je veux être avec toi pour toujours ». Il en sera ainsi. « Je t’aimerais toujours Elu, tu es enterré en moi, je suis ta tombe. Et "pour toujours" est bien plus court que nous le pensions ! ».

STEVEN COHEN

• La cellule de Little Ease – dans la tour de Londres est une salle de torture aveugle, trop petite pour se tenir assis, debout ou allongé,

 

Put Your Heart Under Your Feet... And Walk !Presse

Steven Cohen, requiem en talons hauts

A Montpellier, le performeur sud-africain s’est livré à une bouleversante cérémonie funéraire en mémoire de son compagnon danseur, décédé après vingt ans de vie commune. Un geste cathartique doublé d’une courageuse profession de foi.

En équilibre précaire, les pieds vissés sur des talons aiguilles d’une hauteur aberrante, Steven Cohen est juché au-dessus du monde. Le monde, cette terre en putréfaction où sédimentent nos morts, depuis des milliers d’années. Sur quoi marchons-nous, au juste ? Quelle est cette matière qu’on écrase de nos talons ? Sur le plancher des théâtres, Pina Bausch avait fait déraper ses danseurs sur des milliers d’œillets roses dans Nelken, les avaient fait s’épuiser sur un sol de tourbe dans Le Sacre du Printemps, ou jouer dans des hectolitres d’eau comme sur de l’herbe tendre, de la vraie. A quelques années d’écart, dans le fondamental Description d’un combat, Maguy Marin épluchait de son côté le plateau de scène comme on pèle un oignon : sur les vers de L’Iliade, les tissus bleus amoncelés au sol laissaient place aux tissus or qui eux-mêmes découvraient des tissus rouges. L’héroïsme, puis le bain de sang. Sur quel sol est-il encore possible d’avancer, dans la vie, comme au théâtre ? Quand tout est déjà recouvert ? Quand il faut enjamber les cadavres ? Steven Cohen a toujours semblé transporter toute la solitude du monde, toute la stupéfaction des hommes, sous ses pieds. D’année en année, il s’est inventé des centaines de chaussures originales. Des falaises d’une hauteur vertigineuse sur lesquelles il sillonnait le sol défoncé des townships de Soweto, quasi nu sous son lustre en cristal porté en tutu pour une performance filmée en 2002. Des sculptures anthropomorphes et superlatives avec lesquelles il broyait au sol des faïences de Vallauris dans un bruits de craquements d’os pour Golgotha (2009) sur le suicide de son frère. Des chaussures parfois en forme de vanités, comme si Alexander McQueen avait designé des crânes humains. Ou en forme de petits cercueils, aujourd’hui qu’Elu a disparu.

Douleur inexorable

Ce week-end, sur la scène du Théâtre de Grammont, alors que le festival Montpellier Danse battait son plein sous la canicule, Steven Cohen s’est avancé dans l’obscurité, juché sur deux sarcophages et soutenu par d’immenses béquilles. Il tenait à partager avec nous un doute, ou du moins l’éprouver : savoir s’il sera encore possible d’avancer. Lui, ce monstre magnificent, maquillé dans une outrance baroque qu’aucun cabaret queer n’a jamais osé inventer, cette pure créature artificielle vient d’être rattrapée par la réalité. Son «âme sœur», l’homme avec qui il partageait son travail et sa vie depuis vingt ans, Elu, son amour, est décédé. Elu était un grand danseur, il vivait pour le ballet et fut maltraité pour avoir choisi son métier. «Elu est né des entrailles vénéneuses du patriarcat dans une Afrique du Sud raciste et homophobe, pendant les heures de gloire de l’aparteid», écrit Steven Cohen. Sur le plateau de scène de Put Your Heart Under Your Feet… and Walk! sont disposées ses dépouilles, des dizaines de pointes et de chaussons de danse, hybridées ici avec des plumes d’oiseaux ou là avec des pieds de biches pour former un svastika. Gracile et silencieux sur ses béquilles, Cohen enjambe les vestiges pour s’avancer vers nous.
Pour certains, il ressemble à cet exhibitionniste de la place du Trocadéro à Paris (XVIe) condamné en 2013 pour avoir déambulé le sexe enrubanné, tenu en laisse par un coq. Pour d’autres, il semble tout droit sorti de cette fresque de Masaccio, Adam et Eve chassés de l’Eden. La douleur inexorable, la solitude à deux. On aurait pu écrire que ce spectacle est dédié à Elu. Sauf que Put Your Heart… n’en est pas exactement un. Ecoutons Steven Cohen nous l’expliquer, alors que s’achève la cérémonie : «Nous sommes au théâtre mais ce que vous voyez devant vous est réel. Je ne joue pas.» Ce n’est pas le genre de show à l’issu duquel on applaudit, ni après lequel il est évident d’enchaîner sur une soirée. Quelques-uns des spectateurs du festival ont, comme nous, annulé leur billet pour le spectacle suivant - un vrai spectacle cette fois : du flamenco, paraît-il très beau, dans la grande salle du Corum.

Crocs de bouchers

Put Your Heart… est un rite funéraire pour lequel Steven Cohen a tenu à peser le poids exact d’Elu à sa mort - 52,6 kg -, une cérémonie inouïe au cours de laquelle l’amant qui reste ingère les cendres de son compagnon défunt, afin de l’enterrer en lui - «Je suis ta tombe». Pour préparer le rituel, il s’est infiltré illégalement dans un abattoir et s’y filme, entre crocs de bouchers et décapitation mécanique, en robe blanche maculée du sang des bœufs giclant par litres des carotides. Elu a été retrouvé en sang dans sa baignoire, à la suite d’une hémorragie. Steven, l’échassier à paillettes, marche sur les lambeaux, se suspend aux chaînes, s’enduit des fluides qui rutilent, zoome sur la graisse fumante, le sang noir et les chairs à vif. Le film projeté est à son image : indissociablement sublime et insoutenable, entre sanglots et haut-le-cœur. Sous ses pieds, des milliers de strates géologiques. Sous la pièce, des dizaines d’années d’histoire de la performance et du body art : du mouvement Gutai, qui pénétrait dans la matière, à Gina Pane, qui s’écorchait vive.
Lorsque Steven Cohen a annoncé à sa mère adoptive de 96 ans qu’Elu était mort, quand il lui a demandé comment il pouvait bien continuer sa vie sans lui, elle lui a répondu : « Mets ton cœur sous tes pieds et marche. » Il s’est gravé la phrase sous la voûte plantaire et a tenté de ne pas mourir de chagrin, pour voir qui de l’art ou du réel finirait par gagner. Impossible de dire s’il a trouvé la réponse : « C’est la première fois que l’on voit Steven, sur scène, commencer à enlever les décorations de son visage, tout ce en quoi il croit », glisse le chorégraphe Christian Rizzo, croisé à la sortie. Put Your Heart Under Your Feet est un rite mortuaire autant qu’une épreuve de foi en l’expérience esthétique, en sa vertu thérapeutique et transubstancielle. Une sorte de supplique adressée à la scène - un espace qui, à Grammont ce week-end, a rarement semblé aussi fondamental.

Ève Beauvallet, Next-Libération, envoyée spéciale à Montpellier, 26 juin 2017

 

Un rituel de sang et de cendres pour Elu

Absent depuis 2013 des scènes françaises, Steven Cohen présente au hTh, dans le cadre du festival Montpellier Danse, une performance poignante : Put Your Heart Under Your Feet… And Walk / à Elu où drame intime et hybris tragique se complètent pour évoquer la douleur liée à la perte de l’être aimé.

D’un pas lent et difficile, Steven Cohen apparaît juché non pas sur ses habituels talons aiguilles de drag queen exubérante mais sur des petits mais lourds cercueils qui lui donnent une grandeur sculpturale. Trouvant soutien sur des béquilles démesurées, il déambule entre des chaussons de danses bien alignés sur un grand sol blanc. Enfant en Afrique du Sud, Elu, son partenaire artistique et compagnon à la vie, rêvait d’être danseur classique et avait été pour cela violemment réprimé par son paternel. La pièce lui rend hommage alors qu’il est décédé en 2016.
Seul en scène, le performeur extériorise et magnifie sa souffrance face à la finitude dans une forme scénique très esthétique et ritualisée. Au cours d’une performance filmée et projetée sur écran, l’artiste évolue gracieusement dans un abattoir entre des carcasses de bovins suspendus après dépeçage. Son corps fragile et livide finement recouvert d’une robe virginale finit écarlate, aspergé dans un bain de sang cathartique. Maximalisée par la vidéo, l’action paraît radicalement forte.
Plasticien, danseur, performeur, Steven Cohen propose depuis toujours des performances souvent très belles et perturbantes, dans lesquelles il assume puiser au plus profond de l’intime et de son identité complexe. La mort traverse son œuvre. En 2009, Golgotha racontait le suicide de son frère. Si parfois le geste s’est revendiqué très militant, il est ici infiniment plus délicat que tapageur, il n’a d’autre volonté que celle d’exprimer la peine liée à l’absence et au deuil et de la partager scéniquement dans un rituel mystique très personnel.
Derrière un autel de prière éclairé aux chandelles, Steven Cohen toujours magnifiquement fardé arbore des lèvres d’un noir ébène et une attitude recueillie qui n’a rien à voir avec l’art provocant dont il peut être coutumier. Celui qui fait de son corps et de son être tout entier une œuvre d’art très singulière veut s’offrir comme une tombe vivante à son ami disparu. Pour ce faire, en précisant bien que ce n’est pas du théâtre et qu’il ne joue pas, il déglutit solennellement quelques cendres du défunt et incorpore ainsi sa mort à sa vie avant de disparaître lui-même dans un épais nuage de fumée blanche paradisiaque qui recouvre l’entièreté du plateau.
Ainsi se clôt une performance hypersensible et exacerbée à l’image de son créateur. Son geste totalement incroyable, si transgressif et absolutiste, hors normes, sans tabou, est un immense geste d’amour.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr - 23 mars 2018

Portrait

Steven Cohen est né en Afrique du Sud en 1962. Il se définit artiste blanc, homosexuel et juif et met en jeu son corps pour créer un «art vivant» qui mêle la sculpture, la danse contemporaine et la performance. Il a présenté au théâtre Garonne : I wouldn’t be seen dead in that (2006), Chandelier (2009), The Cradle of Humankind et Maid in South-Africa (2011), Sans titre (pour des raisons éthiques et légales) (2013)